Alain Bauer : rencontre

Professeur de criminologie émérite au Conservatoire national des arts et métiers, écrivain, fondateur du Pôle sécurité, défense, renseignement, criminologie, cybermenaces et crises.

Alain Bauer est une référence majeure en matière d’analyse contemporaine des phénomènes criminels, terroristes et des logiques de renseignement. Professeur émérite de criminologie au Conservatoire national des arts et métiers, ainsi qu’aux universités de New York et de Shanghai, il navigue à la croisée des mondes académique, institutionnel et opérationnel. Fort d’un illustre parcours, il œuvre dans le champ des sciences criminelles avec une lecture lucide et structurante, analysant les rapports de force qui redessinent l’ordre international. Ancien président du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique et du Conseil national des activités privées de sécurité, conseiller des plus hautes autorités françaises et internationales sur les questions de sécurité et de terrorisme, il apporte au MBA de l’Académie militaire de la Gendarmerie nationale une expertise rare, à la fois conceptuelle, stratégique et profondément ancrée dans le réel. Rencontre.

En 1973 paraissait Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera d’Alain Peyrefitte, aujourd’hui vous publiez l’ouvrage Chine, la revanche de l’empire – La fin de l’Occident ? Compte tenu de l’actualité internationale récente, quel regard portez-vous sur les incidences possibles de ce retour au premier plan de l’empire du Milieu en France en matière de prospective économique et sociétale ?
La Chine a commencé à se reconstruire économiquement et socialement à partir de 1978, sous la direction de Deng Xiaoping. Devenue l’usine du monde, elle a organisé méthodiquement, sur un modèle de « nation d’ingénieurs », le contrôle des filières industrielles majeures, la maîtrise du cycle complet des « terres rares », mais aussi une forme de prédation sur des secteurs allant du divertissement (TikTok) à la fast fashion. Le président Xi Jinping a poussé cette logique sur le terrain militaire. La France, pas plus que les autres pays occidentaux, n’a compris la portée de ce mouvement, imaginant naïvement que le libéralisme économique imposerait naturellement la démocratie. Le « communisme de marché » a imposé le capitalisme, mais l’événement de Tian’anmen de 1989 – réprimé dans l’indifférence au mieux, la complicité au pire, de l’Ouest – n’a en revanche pas permis à la « main invisible de la liberté » de s’imposer.

À travers votre dernier ouvrage sur Trump, Trump, le pouvoir des mots, vous brossez le portrait d’un homme qui maîtrise « l’art de la télé-réalité ». Quelle est votre analyse de la saturation par l’image dans nos sociétés ?
Comme souvent en Occident, les innovations technologiques sont développées sans contrôle ni régulation. S’il est sain de garantir la liberté d’expression de la manière la plus large possible, il faut cependant, comme pour la gestion des véhicules et des piétons, inventer un code de la route. La télévision, les réseaux sociaux n’échappent pas à cette nécessaire obligation de trouver le moyen de ne pas brider le droit d’aller et venir tout en permettant à chacun d’arriver indemne à destination. La parfaite maîtrise de Donald Trump des codes du business (The Art of the Deal, 1987 et The Art of the Comeback, 1997), de la télé-réalité (The Apprentice, 2004) et de la politique (The America We Deserve, 2000), suivant les conseils de son mentor Roy Cohn, ancien architecte du maccarthysme, lui a permis de transposer ses diverses expériences en un cocktail d’une redoutable efficacité. Les démocrates ne peuvent se limiter à dénoncer les populistes, mais doivent plutôt se demander pourquoi ces derniers arrivent à parler au peuple, qui ne fait plus confiance aux politiciens « classiques ».

Vous êtes l’auteur de la truculente collection Mozart, y voyez-vous un procédé littéraire permettant de démocratiser le politique grâce à la fiction ?
Le principe retenu pour la collection est de permettre un accès au-dessous des cartes, aux cuisines et arrière-cuisines de la géopolitique, de manière accessible à toutes et tous. Entre la moitié et les deux tiers des aventures sont basées sur des faits réels et vérifiables ; un quart sur des éléments tenus dans le secret des discussions entre initiés, qui seront connus un jour plus ou moins lointain ; le tout est enrobé dans une dose de fiction…

Avec Une autre histoire du crime – De la préhistoire à nos jours, vous proposez une lecture originale de l’histoire du crime. Quelle est la genèse de cet ouvrage ?
J’ai débuté ma « carrière » auprès de Michel Rocard et ai pu suivre, de manière souvent directe, la gestion d’événements géostratégiques nationaux ou internationaux majeurs (rétablissement de la paix civile en Nouvelle-Calédonie en 1988, attentat du DC-10 d’UTA, chute du mur de Berlin, crise de Tian’anmen, guerre du Golfe…), mais les questions nationales et locales, notamment lors des élections municipales de 1989, m’avaient conduit à constater l’absence presque totale de réflexion criminologique en France depuis les années 70. J’ai été poussé par Michel Rocard à m’y intéresser et, depuis mon élection comme professeur du Conservatoire national des arts et métiers, grand établissement créé par l’abbé Grégoire durant la Révolution française pour étudier ce qui n’intéressait pas encore l’université, j’ai publié de nombreux ouvrages sous des formes très académiques ou très accessibles au grand public. Ce dernier, très facile d’approche, tente un bilan des connaissances sur l’évolution historique des phénomènes criminels.

Dans un monde marqué par la criminalité organisée, les réseaux transnationaux et la radicalisation, la compréhension fine de ces phénomènes devient un impératif pour tout décideur. L’économie étant un levier stratégique, quels conseils donneriez-vous aujourd’hui aux chefs d’entreprises français au regard du contexte national et international ?
Il faut toujours éviter de généraliser des conseils qui ne peuvent devenir efficaces que dans un processus « sur mesure ». La criminologie apprend surtout qu’il faut utiliser un mécanisme « clinique » : diagnostic, pronostic, thérapeutique. Le diagnostic doit être partagé et conduit de manière ouverte sur le sujet ou l’entreprise concernée. Le pronostic doit être discuté. La thérapeutique peut et doit être disputée. Le drame français, sur à peu près tous les sujets, face à un État souvent méprisant ou arrogant, qui pense avoir le monopole du savoir, est de passer directement à la solution sans avoir vraiment analysé le problème et sans appui du terrain. Pour travailler ou avoir travaillé avec une grande partie du CAC40 en France ou à l’étranger, je recommande surtout une méthode.

 

Un système criminel hors normes

L’affaire Jeffrey Epstein est tentaculaire : elle mêle criminalité sexuelle, financière, espionnage présumé, trafic d’armes et d’influence, chantage et protection institutionnelle. Le tout enveloppé d’un peu de philanthropie permettant de masquer le reste.

Nombre de crimes attribués à Jeffrey Epstein ont pu alimenter d’innombrables théories complotistes. En droit américain, on parle plutôt de « conspiracy » (conspiration), soit « un accord entre deux personnes ou plus visant à commettre un acte illégal, avec l’intention d’atteindre un objectif illégal. La conspiration est généralement passible d’une sanction en soi », selon la définition du Legal Information Institute (LII) de la Cornell Law School1.
Mais il arrive parfois que les complotistes conspirationnistes puissent avoir plus ou moins raison.
L’ampleur des dissimulations, des complicités, des disparitions et de leurs modalités suscite indignation et interrogations dans l’opinion.
L’affaire Epstein dépasse largement son statut personnel, même s’il reste le personnage principal de son propre dossier criminel. Elle implique des complices, des juristes, des comptables, des détectives, des hackeurs, des rabatteurs et des rabatteuses, une petite armée déployée pour faciliter l’existence d’un réseau criminel planétaire, structuré autour d’échanges de services, de renseignements et de chantages, d’avantages spéculatifs ou sexuels…
En complément d’une rapide chronologie rappelée pour situer le « moment Epstein », depuis l’incursion de ce jeune homme de milieu modeste sans réel parcours académique jusqu’à son apogée d’entremetteur planétaire et sa chute, l’auteur de ce livre a choisi de traiter Jeffrey Epstein par facettes successives.
Chaque chapitre isole une dimension du personnage – l’enseignant, le financier, le proxénète, l’agent secret supposé, l’intermédiaire permanent – et tente de l’examiner de manière détaillée. Le lecteur peut ainsi comprendre chaque mécanisme séparément, avant de brosser le tableau d’ensemble, les connexions et les réseaux entremêlés.
Outre la chronologie synthétique placée en début d’ouvrage qui sert de repère factuel, des organigrammes par domaine d’activité permettent de visualiser les réseaux et les personnes clés. Un index nominal en fin de volume facilite la navigation transversale.
L’objectif n’est ni de nourrir le complotisme ni de le balayer d’un revers de main. Il est de poser les faits établis, de distinguer ce qui est prouvé de ce qui reste incertain, et de fournir aux lectrices et lecteurs les outils pour comprendre une affaire que sa complexité rend propice à toutes les manipulations.
Le fait d’avoir rencontré Jeffrey Epstein n’implique pas d’en être le complice. En fait, de nombreuses personnes citées ont été le plus souvent victimes. Le fait d’être mentionné, même abondamment, dans des affaires financières, y compris crapuleuses, n’indique pas sa participation à ses perversités criminelles.
Mais le sentiment d’impunité d’une élite mondialisée, sur plusieurs continents, fascinée par ce curieux cocktail composé d’une part de baron Danglars sorti de la fiction, d’Alexandre Stavisky et de Bernard Madoff, entouré d’une équipe de « Madames » rabatteuses et proxénètes, de médecins complices, feignant d’ignorer ce qui relevait du domaine public, ne peut être simplement balayé d’un revers de tweet ou de « je ne savais pas ». À l’heure d’internet, il n’était guère difficile de savoir.
Entre ce qu’on croit, ce qu’on cherche et ce qu’on sait, il est souvent délicat de dépasser ses propres indignations ou d’ignorer la rumeur, même répétitive, mais sans fondements.
La vérité a besoin, pour s’affirmer, de disposer de bases solides et d’éléments tangibles. C’est ce qui rend la criminologie si utile et si nécessaire : démontrer par les faits.
Pour autant, l’affaire Epstein n’est pas sans précédent.
L’histoire offre plusieurs épisodes de scandales sexuels impliquant les puissants et protégés par les institutions, comme le rappelle Jacques de Saint Victor dans Le Figaro2 en soulignant : « On a longtemps raconté la Révolution comme une affaire de finances publiques : déficit, banqueroute, États généraux. C’est juste – mais insuffisant. Un régime ne s’effondre pas uniquement quand il n’a plus d’argent ; il s’effondre quand il n’a plus de crédit moral. Et ce crédit, à la fin de l’Ancien Régime, a été, comme l’ont démontré les travaux de nombreux historiens, notamment anglo-saxons, rongé par le scandale. Il faut entendre “scandale” au sens plein : non pas seulement le bruit des alcôves, mais ce mécanisme moderne par lequel une affaire privée devient un événement public, imprimé, commenté, rejoué dans les conversations. »
L’affaire Gilles de Rais (1440), maréchal de France et pédocriminel de masse, longtemps intouchable grâce à son rang, avait déjà sidéré l’opinion. Les « Ballets roses » (1959), réseau pédocriminel impliquant des personnalités de la IVe République avait accéléré la chute du régime3. L’affaire Dutroux (1996) avait révélé les défaillances institutionnelles de la Belgique face à la pédocriminalité organisée. Outre-Manche, le scandale Jimmy Savile (2012) concerne un animateur-vedette et prédateur sexuel de masse, protégé pendant des décennies par la BBC et les institutions britanniques.
Chaque fois, le même schéma : des victimes mineures, des agresseurs protégés par leur statut, des institutions qui ferment les yeux, ignorent ou étouffent les plaintes.
Plusieurs figures criminelles historiques partagent des traits avec Jeffrey Epstein, sur le terrain sexuel comme financier.
Alexandre Stavisky (1886-1934), dit le « Beau Sacha », dont les Français apprendront le 9 janvier 1934 la mort par balle. Ils découvrent par la même occasion que cet escroc flamboyant a compromis des élus dans ses combines financières. C’est le début d’une violente campagne antiparlementaire qui va mettre en péril la République4.
Madame Claude (1923-2015), proxénète des élites françaises, fournisseuse de femmes aux puissants de la Ve République, liée aux services de renseignement5.
Bernard Madoff (1939-2021), condamné en 2009 pour l’une des plus retentissantes affaires d’escroquerie financière des dernières décennies. Financier respecté de Wall Street, il avait, pendant plus de quinze ans, détourné 65 milliards de dollars (58,7 milliards d’euros). Une fraude devenue historique à tel point que ce type d’escroc est, depuis, surnommé un « Madoff6 ».
Mais le dossier Epstein dessine un cas unique. Aucun de ces précédents historiques ne cumule à lui seul toutes les caractéristiques de Jeffrey Epstein : la construction méthodique d’un réseau de trafic sexuel à l’échelle internationale, l’accumulation d’une fortune considérable par des moyens largement opaques, l’instrumentalisation de la philanthropie comme outil de séduction des élites, les soupçons de liens avec plusieurs services de renseignement et l’impunité prolongée malgré des signalements répétés.
Par son ampleur, sa sophistication et son caractère systémique, l’affaire Epstein constitue un objet criminel nouveau.

 

1 www.law.cornell.edu/wex/conspiracy
2 www.lefigaro.fr/vox/histoire/le-scandale-sexuel-matrice-des-revolutions-une-lecon-de-l-ancien- regime-20260207.
3 www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2020/08/03/sexe-et-pouvoir-les-ballets-glauques-de-la-republique_6047999_3451060.html.
4 www.herodote.net/9_janvier_1934-evenement-19340109.php.
5 www.vanityfair.fr/savoir-vivre/story/la-folle-vie-de-madame-claude-la-proxenete-qui-detenait-les-secrets-du-tout-paris/12062.
6 www.lemonde.fr/disparitions/article/2021/04/14/l-escroc-americain-bernard-madoff-est-mort-en-prison_6076770_3382.html.

Site Web |  Plus de publications